La Grande Remontée : Comment les marins de la Canche ont peuplé le Calaisis au XVIIe siècle

L’histoire de la Côte d’Opale est celle d’un mouvement perpétuel. Au XVIIe siècle, le littoral entre Calais et Gravelines a connu une véritable mutation démographique. Des familles entières de marins ont quitté les rives de la Canche et de l’Authie pour s’enraciner dans les polders du Nord.

La première vague (v. 1600) : Le repeuplement du « Pays Reconquis »

La première vague de migration vers le « Pays Reconquis » (le Calaisis) est une période charnière qui transforme un territoire désolé en une colonie de peuplement dynamique. Voici un développement détaillé basé sur les faits historiques établis.

Le vide démographique de 1558

Lorsque le duc de Guise reprend Calais le 8 janvier 1558, il met fin à 211 ans d’occupation anglaise. Cependant, cette victoire crée un immense défi :

  • Un territoire en friche : Le Calaisis est alors presque désert. Les villages sont en ruines et les terres, autrefois fertiles, sont à l’abandon ou inondées à cause du manque d’entretien des digues.
  • L’expulsion massive : La quasi-totalité de la population anglaise est expulsée vers l’Angleterre ou les Pays-Bas espagnols.

Les « Réfugiés de Guerre » : Les premiers colons

Contrairement à une idée reçue, le repeuplement ne s’est pas fait uniquement avec des gens du voisinage immédiat. Les premiers à s’installer furent des victimes collatérales des conflits avec l’Espagne :

  • Les habitants de Thérouanne : Cette ville prestigieuse avait été entièrement rasée par Charles Quint en 1553. Ces « sans-abri » historiques trouvèrent dans le Calaisis une terre d’asile (ils s’installèrent notamment à Saint-Tricat).
  • Les exilés de Saint-Quentin : Après la prise de leur ville par les Espagnols en 1557, de nombreuses familles furent expulsées et rejoignirent le mouvement vers le nord.

L’attraction du « Surplus Démographique » du Sud

C’est ici que notre observation sur la Canche (Étaples) et l’Authie (Berck) prend tout son sens.

  • Le réservoir Boulonnais et Picard : Le Boulonnais et le Ponthieu étaient alors des régions très peuplées. Robert Fossier, historien médiéviste de référence, a montré que ces régions servaient de « réservoir » pour décharger leur surplus de population vers le Calaisis.
  • Les motivations économiques : Pour attirer ces populations, la monarchie française (Henri II puis ses successeurs) mit en place une véritable politique d’incitation :
    • Octroi de terres : On chercha les descendants des anciens propriétaires d’avant 1347, mais devant la difficulté de la tâche, on redistribua les terres à des soldats, des officiers et des laboureurs venus du sud.
    • Privilèges fiscaux : Le statut de « Pays Reconquis » offrait des exemptions de certaines taxes (comme la gabelle ou certaines tailles) pour encourager le défrichage.

L’influence Huguenote (Fin XVIe – Début XVIIe)

Un aspect souvent méconnu mais crucial de cette première vague est l’arrivée massive de protestants.

  • À partir de 1560-1570, des familles fuyant la répression espagnole dans les Pays-Bas du sud (Flandre et Artois) se réfugient dans le Calaisis sous protection française.
  • Vers 1600, ils représentent une part très importante de la population rurale (jusqu’à 20 % dans certaines paroisses comme Marck ou Guînes). Ces populations apportent un savoir-faire technique précieux pour la gestion des eaux et des marais.

La fixation des familles (v. 1600)

Sous les règnes d’Henri IV et de Louis XIII, la région se stabilise. Les familles venues du Boulonnais et de Picardie cessent d’être des migrants pour devenir des « habitants ».

  • On voit apparaître les premiers registres paroissiaux où les noms se fixent.
  • C’est à ce moment que se forge l’identité du pêcheur-laboureur : des hommes qui, comme sans doute vos ancêtres, partageaient leur temps entre la mer (pêche côtière) et le travail de petites parcelles de terre concédées par la couronne.

En résumé : Cette première vague est une « re-colonisation » ordonnée par l’État pour sécuriser la frontière. Elle mélange des soldats récompensés, des sinistrés de guerre du sud (Thérouanne) et des migrants économiques attirés par les franchises royales. C’est le socle sur lequel s’appuiera la seconde vague de 1660 que vous évoquiez.

La seconde vague (v. 1660) : L’intégration de la Flandre maritime

Le milieu du XVIIe siècle marque un tournant majeur avec le règne de Louis XIV et sa politique de « pré carré ».

La seconde vague de migration, située autour de 1660, est très différente de la première. Si la première était une « colonisation de survie » pour remplir un désert, la seconde est une migration stratégique et économique voulue par Louis XIV pour consolider ses conquêtes en Flandre.

Le basculement politique : La France s’étend au Nord

Le milieu du XVIIe siècle est marqué par le recul de la frontière espagnole.

  • 1659 (Traité des Pyrénées) : Gravelines devient définitivement française.
  • 1662 : Louis XIV rachète Dunkerque aux Anglais.
  • 1668 (Traité d’Aix-la-Chapelle) : La France annexe une grande partie de la Flandre (Lille, Douai, Bergues).

Le littoral entre Calais et Dunkerque devient alors une zone militaire et économique prioritaire.

La politique de « Francisation » de Louis XIV

Le Roi-Soleil se méfie des populations locales flamandes, qui sont restées sous domination espagnole pendant des siècles. Pour assurer la loyauté de la nouvelle frontière, il encourage l’installation de familles venues de « la Vieille France » (le sud de la Slack1, le Boulonnais et la Picardie).

  • L’encadrement moral et civil : On fait venir des administrateurs, des artisans, mais surtout des gens de mer dont la loyauté envers la couronne est éprouvée.
  • L’attrait des grands travaux : Sous l’impulsion de Colbert et les plans de Vauban, Dunkerque et Gravelines deviennent des chantiers gigantesques. Il faut des bras pour creuser les bassins, construire les jetées et armer les nouveaux bateaux.

La remontée des « Clans » de pêcheurs (1660-1680)

C’est à ce moment que l’on observe un phénomène très précis : le déplacement de familles entières de pêcheurs depuis Étaples, Berck et le Crotoy vers le Nord.

  • Saturation au Sud : Les ports du sud sont encombrés. Les droits de pêche y sont très réglementés et la ressource s’épuise.
  • Opportunités au Nord : Le littoral de Marck, Oye-Plage et Gravelines offre des espaces immenses. Le métier de Maître de bateau, comme celui exercé par vos ancêtres, devient une fonction clé pour approvisionner les garnisons de Vauban en poisson frais.
  • L’installation aux Hemmes : C’est durant cette période que les zones de dunes et de polders (les Hemmes d’Oye, les Hemmes de Marck) commencent à être sérieusement habitées par ces migrants qui y construisent des abris sommaires avant de se fixer.

Le brassage social et matrimonial

Contrairement à la première vague, ces migrants de 1660 sont déjà « français » de culture. Ils vont s’allier aux familles installées lors de la première vague (1600).

  • C’est ici que l’on voit naître la « Nation des Pêcheurs ». Ces familles (Agneray, Beaugrand, etc.) forment une caste à part. Elles parlent souvent le picard maritime, se marient entre elles d’un village à l’autre (Marck, Gravelines, Grand-Fort-Philippe), créant ce réseau d’implexes que nous observons dans nos statistiques de site.

L’émergence des fonctions spécialisées

Louis XIV impose une administration maritime stricte (Ordonnance de la Marine de 1681). On a besoin de :

  • Gardes-côtes : Pour surveiller les Anglais et les contrebandiers.
  • Pilotes : Pour guider les navires dans les bancs de sable flamands.
  • Marguilliers : Pour tenir les registres et les finances des nouvelles paroisses littorales.

Les migrants de cette seconde vague, souvent plus instruits ou plus « reconnus » par l’administration royale que les locaux flamands, vont naturellement occuper ces postes de notables.

  1. La Slack est un petit fleuve côtier du département du Pas-de-Calais, long d’environ 22 kilomètres. Elle prend sa source dans les collines du Boulonnais (près d’Hardinghen) et se jette dans la Manche au niveau d’Ambleteuse, une commune située entre Boulogne-sur-Mer et Calais, au cœur de la Côte d’Opale. ↩︎

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