Quand le sable prend racine – Episode 5

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La tempête s’est éloignée, laissant derrière elle cabanes meurtries et hommes épuisés. Mais les plus grandes épreuves ne viennent pas toujours du large. Dans le silence d’un hiver rude, François doit affronter la perte de son père et prendre à son tour la charge des siens. Une nouvelle vie commence : celle où l’on ne reçoit plus l’exemple… mais où l’on doit désormais le donner.

Hériter du rivage

Premières pertes, premières responsabilités

Dans ces années-là, François perdit son père. Ce n’était pas la mer qui l’emporta cette fois, comme elle avait emporté tant d’autres hommes du littoral, mais la maladie. Une fièvre d’hiver, une de ces maladies qui affaiblissent les vieux et les trop fatigués, qui brûlent le corps de l’intérieur et contre lesquelles on ne peut rien faire sinon attendre et prier.

Son père déclina pendant plusieurs semaines, toussant sans arrêt, le front brûlant, incapable de manger, maigre comme un squelette. François le veillait la nuit, lui donnant à boire de l’eau fraîche, épongeant son front avec un linge humide, écoutant son souffle devenir de plus en plus difficile, de plus en plus râpeux.

Quand la fin vint, elle fut presque un soulagement. Le vieil homme s’éteignit doucement une nuit de février, en regardant son fils une dernière fois avec ces yeux qui semblaient déjà voir au-delà du monde des vivants. Il ne dit rien, il n’avait jamais été un homme de paroles. Mais il serra brièvement la main de François, une dernière pression faible, et ce fut son adieu.

François assista aux obsèques à l’église de Marck, debout parmi les hommes du littoral, tous venus rendre hommage à un des leurs. Le bonnet ôté en signe de respect, le regard grave fixé sur le cercueil simple de bois non peint, il écouta le prêtre prononcer des mots simples et efficaces qui résonnaient dans la nef de pierre.

« Notre frère a travaillé toute sa vie avec courage et honnêteté. Il a nourri les siens par son labeur. Il a respecté Dieu et les hommes. Que le Seigneur accueille son âme dans Son royaume éternel. »

Après la cérémonie, dans le cimetière balayé par le vent où les tombes s’alignaient face à la mer, les compagnons de pêche du défunt s’approchèrent de François. Ils posèrent leur main sur son épaule, un geste bref mais chargé de sens, et dirent les mots que l’on dit toujours :

– Ton père était un homme droit. Il n’a jamais fait de tort à personne.

– Il t’a appris ce qu’il faut savoir. Tu fais honneur à ce qu’il t’a transmis.

– Tu feras honneur à son nom. Il sera fier de toi, là où il est maintenant.

François ne répondit pas, la gorge trop serrée pour parler. Il n’en avait pas besoin de toute façon. Ici, les condoléances ne se mesuraient pas au nombre de mots mais à la présence même, au fait d’être là, debout ensemble face à la mort.

Il savait que désormais, il portait seul les responsabilités qui avaient été celles de son père. La mer qu’il fallait affronter chaque jour, le travail de la terre qu’il ne fallait jamais négliger, les voisins vers qui il fallait se tourner en cas de besoin et qui se tourneraient vers lui, la mère vieillissante qu’il faudrait protéger et nourrir jusqu’à la fin de ses jours. Tout cela reposait maintenant sur ses épaules, et sur ses épaules seulement.

Mais il était prêt. Les années l’avaient préparé à cela, même s’il ne le savait pas consciemment. Il était devenu l’homme qu’il devait devenir.

Une décennie charnière

Ainsi s’écoulèrent les années 1625 à 1635, une décennie qui façonna définitivement l’homme que François était devenu. Une décennie tissée de sorties en mer et de retours à terre, de récoltes maigres et de tempêtes violentes, de rumeurs de guerre et de passages de soldats, de funérailles sobres et de naissances discrètes, tout ce qui compose la vie ordinaire d’un village du littoral pris entre la terre et la mer, entre la paix et la guerre, entre la vie et la mort.

La guerre semblait se rapprocher certains jours, quand on entendait les canons tonner au loin ou quand des soldats traversaient le village. Elle s’éloignait d’autres jours, quand les semaines passaient sans nouvelle inquiétante, quand on se reprenait à espérer que peut-être, cette fois, elle les épargnerait.

Mais la mer, elle, restait constante dans son inconstance, éternelle dans sa présence. Elle était là au réveil et là au coucher, elle rythmait chaque journée, elle donnait et elle reprenait, elle nourrissait et elle tuait. Et François, en la connaissant mieux que jamais, en comprenant de plus en plus profondément ses humeurs et ses colères, sentait qu’elle guiderait toute sa vie.

Il ignorait encore que les années suivantes l’approcheraient de celles et ceux qui changeraient son destin de manière définitive, qu’il rencontrerait bientôt celle qui deviendrait sa femme, qu’il fonderait une famille dont les descendants porteraient son nom à travers les siècles. Tout cela appartenait encore au futur invisible, à ce territoire mystérieux que personne ne peut explorer d’avance.

Pour l’heure, les vents soufflaient comme ils avaient toujours soufflé, les dunes tenaient bon face aux assauts répétés de la mer, et François avançait dans sa vie, un homme parmi les hommes de Waldam, ni meilleur ni pire que les autres, simplement présent, simplement vivant, simplement fidèle à ce qu’il était et à ce qu’on attendait de lui.

Et cela, dans ce monde dur et sans pitié, c’était déjà beaucoup. C’était même, à bien y réfléchir, tout ce qu’on pouvait espérer.

Les hommes sortaient au flobart dès l’aube

À suivre…

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