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Les premières années du mariage ont passé comme passent les marées : avec leur fatigue, leurs joies simples et leur patient recommencement. Dans la cabane de Waldam, François et Jeanne découvrent la vie de parents. Après Guillemette, un nouvel enfant s’annonce bientôt. Tandis que le foyer s’agrandit, la maison Agneray commence à prendre la forme d’une véritable lignée.
Chapitre 1
Les premières naissances (1652–1660)
Les premiers mois avec Guillemette
L’année 1653 s’écoula paisiblement pour François et Jeanne. Leur première fille, Guillemette, née à la fin de 1652, grandissait bien. C’était un bébé vigoureux qui pleurait fort quand elle avait faim et qui gazouillait joyeusement quand elle était repue.
Jeanne découvrait la maternité avec un mélange d’émerveillement et d’épuisement. Les nuits sans sommeil quand le bébé pleurait, les inquiétudes constantes sur sa santé, les tétées qui se succédaient jour et nuit. Mais aussi les moments de bonheur pur quand Guillemette souriait pour la première fois, quand elle saisissait un doigt avec sa petite main, quand elle s’endormait paisiblement après avoir bu son lait.
François, lui, découvrait la paternité avec un émerveillement silencieux. Cet homme habitué à la dureté de la vie en mer, aux dangers quotidiens, fondait littéralement devant sa fille. Il passait de longs moments à la regarder dormir, fasciné par chaque petit geste, chaque petit bruit qu’elle faisait.
La cabane avait changé d’atmosphère. Elle résonnait maintenant de pleurs de bébé, de berceuses chantonnées à voix basse, de rires attendris. Elle était devenue vraiment un foyer, un lieu de vie plein et riche.
Guillemette Beuvry, la mère de Jeanne, venait souvent rendre visite, apportant des conseils, de l’aide pratique, du réconfort. Elle était fière de voir sa fille devenir mère à son tour, fière de cette petite-fille qui portait son prénom.
– Elle a de bons poumons, celle-là , disait-elle en riant quand Guillemette hurlait pour réclamer son repas.
– Elle sera forte.
Les autres femmes du hameau passaient aussi régulièrement, apportant de petits cadeaux, un morceau de tissu pour faire des langes, une poignée d’herbes pour les coliques du nourrisson, des conseils éprouvés par l’expérience.
Sara Bruxelles, qui avait été marraine lors du baptême de Guillemette, se sentait particulièrement investie. Elle venait souvent tenir compagnie à Jeanne pendant que François était en mer, l’aidant avec les tâches domestiques, la soulageant un peu du poids constant des responsabilités maternelles.
– Profite de ces moments, disait-elle. Ils passent si vite. Bientôt elle courra partout et tu regretteras le temps où tu pouvais la tenir dans tes bras.
Et elle avait raison. Les mois passaient avec une rapidité surprenante. Guillemette apprit à tenir sa tête, puis à se retourner sur le ventre, puis à ramper. Chaque étape était célébrée comme une victoire.
François, entre deux sorties en mer, fabriquait des jouets simples pour sa fille, des hochets de bois, de petits animaux sculptés grossièrement. Il n’avait pas vraiment le talent d’artisan, mais l’amour qu’il mettait dans ces objets compensait leur rudesse.
Le deuxième enfant
En 1654, alors que Guillemette avait à peine deux ans, Jeanne découvrit qu’elle était à nouveau enceinte. Les signes étaient maintenant familiers, les nausées matinales, la fatigue, l’absence des règles mensuelles.
Elle en parla à François un soir, simplement, sans faire de grands discours.
Je porte un autre enfant.
François leva les yeux de son filet qu’il était en train de raccommoder, surpris mais heureux.
– Déjà ?
– Oui. Pour l’été, je pense.
Un sourire se dessina lentement sur le visage de François.
– C’est bien. Une famille nombreuse, c’est une richesse.
Et c’était vrai, dans leur monde. Plus il y avait d’enfants, plus il y aurait de bras pour travailler, plus la famille serait forte. Les enfants étaient une assurance pour les vieux jours, une garantie que quelqu’un s’occuperait de vous quand vous ne pourriez plus vous occuper de vous-même.
Cette deuxième grossesse fut plus facile que la première. Jeanne savait maintenant à quoi s’attendre, connaissait son corps, n’avait plus ces peurs irrationnelles de la première fois.
Elle continuait à travailler tant qu’elle le pouvait, aidée maintenant par Guillemette qui, bien que très jeune, pouvait déjà accomplir de petites tâches, ramasser des brindilles, surveiller qu’une casserole ne déborde pas.
Le 2 août 1654, par une chaude journée d’été où la mer était étale et le ciel d’un bleu profond, Jeanne mit au monde un garçon. L’accouchement fut plus rapide que le premier, moins douloureux aussi.
Guillemette Beuvry et Sara Bruxelles assistèrent à nouveau Jeanne, avec cette compétence tranquille des femmes expérimentées. Et quand le bébé poussa son premier cri vigoureux, elles sourirent.
– Un garçon, Jeanne. Un beau garçon fort.
François, qui attendait dehors comme la coutume l’exigeait, entendit le cri et sentit son cÅ“ur se gonfler. Un fils. Son fils. L’héritier qui porterait son nom, qui prendrait la mer après lui.
Il entra doucement dans la cabane. Jeanne était allongée sur le lit, épuisée mais souriante, tenant dans ses bras un nouveau-né emmailloté qui hurlait à pleins poumons.
– Un fils, dit-elle simplement.
François s’approcha, regarda ce petit visage rouge, ces petits poings serrés. Il tendit un doigt hésitant, toucha la joue du bébé.
– Comment l’appellerons-nous ?
– François, comme toi. Mais il faut lui donner aussi un autre prénom, pour qu’on puisse vous distinguer.
François réfléchit un moment.
– François Gilles. Mais on l’appellera Gilles.
Jeanne hocha la tête, approuvant le choix.
Le baptême eut lieu le jour même à l’église de Marck.
Claude Crendal et Sara Bruxelles furent choisis comme parrain et marraine.
Le curé versa l’eau bénite sur le front du nouveau-né qui hurla de protestation, et inscrivit dans son registre d’une écriture soignée : François Gilles Agneray, fils de François Agneray et de Jeanne Evrard, baptisé ce jour 2 août 1654.
À suivre…
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