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👉 Commencer par l’épisode 1
Les années ont passé depuis les débuts modestes de François et Jeanne. La cabane de Waldam résonne désormais des voix d’une famille nombreuse, où les enfants grandissent entre sable, vent et marées. Parmi eux, Gilles révèle déjà un tempérament ardent. L’heure approche pour lui de quitter les jeux du rivage et d’entrer, à son tour, dans la rude école des hommes de mer.
Chapitre 2
Les enfants de la mer (1660–1675)
L’Ă©veil des jeunes loups
L’annĂ©e 1660 marqua un tournant dans la vie de la famille Agneray. Guillemette avait maintenant huit ans, Gilles six ans, François le Jeune un an Ă peine. La cabane rĂ©sonnait du bruit incessant des enfants, cris, rires, pleurs, disputes et rĂ©conciliations. C’Ă©tait le son de la vie qui se perpĂ©tuait, de la jeunesse qui grandissait.
Gilles, surtout, commençait Ă manifester ce tempĂ©rament de feu qui le caractĂ©riserait toute sa vie. C’Ă©tait un enfant vigoureux, infatigable, toujours le premier levĂ©, le dernier couchĂ©. Dès qu’il sut marcher, il se mit Ă explorer chaque recoin du hameau, chaque dune, chaque fossĂ©, avec cette curiositĂ© insatiable qui inquiĂ©tait sa mère et amusait son père.
-Ce garçon ne tient pas en place, soupirait Jeanne en le voyant partir en courant vers la plage pour la dixième fois de la journée.
– Il a la mer dans le sang, rĂ©pondait François avec une pointe de fiertĂ©. C’est un vrai fils de pĂŞcheur.
Et c’Ă©tait vrai. Gilles passait des heures entières sur la grève, observant les vagues, ramassant des coquillages, construisant des barrages de sable qui rĂ©sistaient quelques minutes aux assauts de la marĂ©e montante avant d’ĂŞtre emportĂ©s. Il suivait les pĂŞcheurs qui rentraient avec leurs prises, posant mille questions sur le poisson, sur les filets, sur les bateaux.
– Pourquoi le flobart a le fond plat, père ?
– Pourquoi les cordes sont faites avec du chanvre et pas avec de la laine ?
– Pourquoi la marĂ©e monte et descend ?
– Quand est-ce que je pourrai venir avec toi sur le bateau ?
François rĂ©pondait patiemment, expliquant les choses avec des mots simples, content de voir son fils s’intĂ©resser au mĂ©tier. Il savait que Gilles, un jour, serait un excellent pĂŞcheur. Il avait cette intuition, ce flair que possèdent parfois les pères quand ils regardent leurs fils.
François le Jeune, lui, était différent. Plus calme, plus réfléchi, moins exubérant que son frère. Il observait beaucoup, parlait peu, apprenait en silence. Quand Gilles courait partout en criant, François le Jeune restait assis près de sa mère, la regardant travailler, imitant ses gestes avec application.
– Celui-lĂ a l’âme d’un vieux, disait parfois Guillemette Beuvry en regardant son petit-fils. Il voit tout, il comprend tout, mais il ne dit rien.
Jeanne souriait, caressant les cheveux de son fils.
– Il est sage. C’est une bonne chose.
Marie, nĂ©e en 1662, Ă©tait une petite fille vive et joyeuse qui ressemblait beaucoup Ă sa mère. Dès qu’elle sut marcher, elle suivit Guillemette partout, voulant l’aider dans toutes ses tâches, mĂŞme celles qu’elle Ă©tait trop petite pour accomplir. Elle avait hĂ©ritĂ© de la dĂ©termination de Jeanne et de la patience de François, une combinaison qui promettait d’en faire une femme accomplie.

Les premières leçons
Ă€ sept ans, Gilles fut jugĂ© assez grand pour commencer son vĂ©ritable apprentissage. Ce n’Ă©tait plus des jeux sur la plage ou des questions posĂ©es aux adultes. C’Ă©tait le dĂ©but de l’initiation au mĂ©tier de pĂŞcheur, un processus long et exigeant qui durerait des annĂ©es.
François commença par les tâches les plus simples. Apprendre Ă trier les filets, Ă reconnaĂ®tre les diffĂ©rents types de mailles, Ă repĂ©rer celles qui Ă©taient usĂ©es ou dĂ©chirĂ©es. C’Ă©tait un travail minutieux qui demandait de la patience et de l’attention.
– Regarde bien, disait François en tenant un morceau de filet devant son fils. Tu vois cette maille ? Elle est presque rompue. Si on la laisse comme ça, elle va cĂ©der en mer et tout le poisson va s’Ă©chapper. Il faut la rĂ©parer avant.
Gilles observait avec concentration, ses petits doigts touchant délicatement les cordes de chanvre.
– Comment on fait pour rĂ©parer ?
François lui montra le geste, lentement, dĂ©composant chaque mouvement. Prendre le fil neuf, le passer dans la maille cassĂ©e, faire le nĹ“ud, serrer, vĂ©rifier la soliditĂ©. C’Ă©tait un geste que François avait rĂ©pĂ©tĂ© des milliers de fois, un geste devenu automatique, mais qu’il fallait maintenant dĂ©composer et expliquer.
Gilles essaya, maladroitement d’abord, ses doigts encore trop petits et trop gourds pour manipuler correctement le chanvre rĂŞche. Le premier nĹ“ud se dĂ©fit immĂ©diatement. Le deuxième tint Ă peine. Mais François ne montrait aucune impatience.
– C’est bien. Continue. Ça viendra avec le temps.
Et effectivement, au fil des jours et des semaines, les gestes de Gilles devinrent plus assurĂ©s, plus prĂ©cis. Ses nĹ“uds tenaient de mieux en mieux. Ses doigts s’habituaient Ă la texture rugueuse du chanvre, dĂ©veloppaient ces cals qui sont la marque distinctive des pĂŞcheurs.
François le Jeune, bien qu’encore très jeune, observait son frère avec attention. Il avait Ă peine trois ans, mais dĂ©jĂ il imitait les gestes, jouant Ă faire des nĹ“uds avec des bouts de ficelle, construisant de petits filets imaginaires avec des brins d’herbe.
– Regarde, maman, je fais comme Gilles, disait-il fièrement en montrant ses tentatives maladroites.
Jeanne souriait, attendrie.
– C’est très bien, mon petit. Un jour tu feras de vrais filets comme ton père et ton frère.
Les filles, elles, apprenaient d’autres compĂ©tences. Guillemette, maintenant âgĂ©e de dix ans, Ă©tait devenue une aide prĂ©cieuse pour sa mère.
Elle savait prĂ©parer la bouillie du matin, laver le linge dans l’eau froide des fossĂ©s, raccommoder les vĂŞtements dĂ©chirĂ©s. Elle apprenait aussi Ă filer le chanvre, ce travail rĂ©pĂ©titif et hypnotique qui occupait les longues soirĂ©es d’hiver.
Marie, Ă cinq ans, Ă©tait encore trop jeune pour les tâches complexes, mais elle participait dĂ©jĂ aux travaux domestiques selon ses capacitĂ©s. Aller chercher l’eau au puits (avec un seau adaptĂ© Ă sa taille), ramasser des brindilles pour le feu, surveiller les poules pour qu’elles ne s’Ă©chappent pas.
C’Ă©tait un apprentissage constant, quotidien, qui ne passait par aucune Ă©cole formelle mais qui Ă©tait infiniment plus pratique et utile. On apprenait en faisant, en imitant les adultes, en se trompant et en recommençant jusqu’Ă ce que le geste devienne naturel.
La première sortie en mer
L’Ă©tĂ© de ses huit ans, Gilles vĂ©cut le moment qu’il attendait depuis toujours : sa première vĂ©ritable sortie en mer. Pas une simple promenade le long de la cĂ´te, pas un petit tour dans le flobart amarrĂ©, mais une vraie sortie de pĂŞche, avec dĂ©part avant l’aube et retour au crĂ©puscule.
La veille au soir, il était trop excité pour dormir. Il se tournait et se retournait sur sa paillasse, imaginant la journée à venir, se répétant mentalement tous les conseils que son père lui avait donnés.
– Dors, Gilles, lui souffla François le Jeune depuis sa propre paillasse. Tu fais du bruit.
– Je ne peux pas dormir. Demain je vais en mer !
– On sait. Tu l’as dĂ©jĂ dit cent fois.
Gilles sourit dans l’obscuritĂ©, trop heureux pour ĂŞtre vexĂ© par l’agacement de son frère.
Finalement, Ă©puisĂ© par son excitation mĂŞme, il finit par s’endormir. Il lui sembla n’avoir fermĂ© les yeux qu’un instant quand son père le secoua doucement.
– Debout, Gilles. C’est l’heure.
Il faisait encore nuit noire. Seule une faible lueur Ă l’est annonçait l’aube prochaine. François avait dĂ©jĂ rallumĂ© le feu et prĂ©parĂ© une bouillie chaude.
– Mange bien. Tu auras besoin de forces.
Gilles mangea rapidement, trop impatient pour vraiment avoir faim. Puis ils sortirent dans l’air froid du petit matin. Le vent soufflait de l’ouest, modĂ©rĂ©, portant l’odeur du sel et des algues. La mer grondait doucement au loin, un bruit familier et rassurant.
Ils n’Ă©taient pas seuls. Pierre Wadoux et son fils Jean les attendaient dĂ©jĂ près du flobart. C’Ă©tait avec eux qu’ils sortiraient ce jour-lĂ , quatre hommes (enfin, trois hommes et un garçon de huit ans) pour manĹ“uvrer le bateau et tirer les lignes.
– Bonjour François. Bonjour petit, dit Pierre en Ă©bouriffant les cheveux de Gilles. Tu es prĂŞt pour ta première journĂ©e de vrai travail ?
– Oui monsieur, rĂ©pondit Gilles avec sĂ©rieux, bombant lĂ©gèrement le torse.
Ils commencèrent par pousser le flobart sur les rouleaux de bois graissĂ©s, le faisant glisser lentement sur le sable vers la mer. C’Ă©tait un travail dur qui demandait une coordination parfaite. Gilles poussa de toutes ses forces, ses petits pieds s’enfonçant dans le sable, ses muscles tendus Ă l’extrĂŞme.
– Bien, Gilles ! l’encouragea son père. Continue comme ça.
Quand le flobart toucha enfin l’eau, ils grimpèrent tous Ă bord. François installa Gilles Ă l’arrière, près de lui, lĂ oĂą il pourrait le surveiller tout en manĹ“uvrant.
– Tiens-toi bien. Et Ă©coute tout ce que je te dis. En mer, il faut obĂ©ir immĂ©diatement, sans discuter. Tu comprends ?
– Oui, père.
La traversĂ©e des bancs de sable fut dĂ©licate. François pilotait avec cette assurance que donnent des dĂ©cennies d’expĂ©rience, suivant les rieux invisibles pour l’Ĺ“il non averti mais parfaitement connus des pĂŞcheurs locaux. Gilles regardait partout, les yeux Ă©carquillĂ©s, essayant de tout voir, tout comprendre, tout mĂ©moriser.
Quand ils atteignirent enfin les eaux plus profondes, au-delĂ des bancs, François et Pierre commencèrent Ă prĂ©parer les lignes. C’Ă©taient de longues cordes de chanvre, lestĂ©es de plombs Ă leur extrĂ©mitĂ©, garnies d’hameçons eschĂ©s avec des vers de sable que Gilles avait lui-mĂŞme aidĂ© Ă rĂ©colter la veille.
– Regarde comment je fais, dit François Ă son fils. Tu tiens la ligne comme ça, tu la laisses descendre doucement, tu sens quand elle touche le fond. Ensuite tu remontes un peu, et tu attends. Quand tu sens une secousse, c’est que le poisson a mordu. Alors tu tires, doucement au dĂ©but, puis plus fort.
Gilles écoutait religieusement, gravant chaque instruction dans sa mémoire.
– Je peux essayer ?
François hésita un instant, puis tendit une ligne à son fils.
– D’accord. Mais fais attention. Si tu sens que c’est trop lourd, appelle-moi tout de suite.
Gilles prit la ligne avec rĂ©vĂ©rence, comme s’il tenait quelque chose de prĂ©cieux et de fragile. Il la laissa descendre dans l’eau grise, sentant le poids du plomb l’entraĂ®ner vers le fond. Quand il toucha le fond, il y eut une lĂ©gère secousse dans la corde. Gilles remonta un peu, comme son père le lui avait montrĂ©, et attendit.
Les minutes passèrent. Rien ne se passait. Gilles commençait à se décourager quand soudain, une secousse violente faillit lui arracher la ligne des mains.
– Père ! Un poisson !
– Tire ! ordonna François. Doucement au dĂ©but, puis plus fort !
Gilles tira de toutes ses forces, sentant la rĂ©sistance au bout de la ligne, sentant le poisson lutter pour se libĂ©rer. Ses bras tremblaient sous l’effort, ses pieds glissaient sur le plancher mouillĂ© du bateau. Mais il ne lâcha pas.
Centimètre par centimètre, il ramena la ligne. Enfin, une tache argentĂ©e apparut sous la surface de l’eau. Encore un effort, et un beau carrelet de deux livres sortit de l’eau, frĂ©tillant au bout de l’hameçon.
– Bravo, petit ! s’exclama Pierre Wadoux. Un beau poisson pour un premier coup !
François souriait, fier de son fils. Il aida Gilles à décrocher le poisson et à le mettre dans le panier prévu à cet effet.
– Bien fait, Gilles. Tu as tirĂ© au bon moment et tu n’as pas lâchĂ©. C’est exactement ce qu’il fallait faire.
Gilles rayonnait de bonheur. Il venait de pĂŞcher son premier poisson en mer. C’Ă©tait un moment qu’il n’oublierait jamais, un moment fondateur qui confirmait ce qu’il savait dĂ©jĂ dans son cĹ“ur : il Ă©tait nĂ© pour ĂŞtre pĂŞcheur.
La journĂ©e continua, longue et Ă©puisante. Le soleil monta dans le ciel, chauffant doucement malgrĂ© la fraĂ®cheur du vent. Les bras de Gilles commencèrent Ă lui faire mal, son dos Ă le tirailler, mais il n’aurait avouĂ© sa fatigue pour rien au monde.
Ils pĂŞchèrent plusieurs heures, ramenant une trentaine de poissons, carrelets, soles, quelques limandes. Ce n’Ă©tait pas une pĂŞche exceptionnelle, mais c’Ă©tait une bonne journĂ©e, suffisante pour nourrir les familles et vendre le surplus.
Au retour, alors que le soleil commençait Ă dĂ©cliner vers l’ouest, Gilles s’endormit presque sur son banc, bercĂ© par le mouvement du bateau et Ă©puisĂ© par sa première vraie journĂ©e de travail.
François le regarda avec tendresse. Son fils devenait un homme, lentement, jour après jour. BientĂ´t, il serait capable de sortir seul, de commander son propre Ă©quipage. Mais pour l’instant, il Ă©tait encore un enfant qui s’endormait après sa première journĂ©e en mer, et c’Ă©tait bien ainsi.
Quand ils touchèrent la plage, Gilles se réveilla en sursaut. Ensemble, ils poussèrent le flobart au-dessus de la ligne de marée haute, le sécurisèrent avec des cales, déchargèrent la pêche.
Jeanne attendait sur la plage avec les autres femmes. Quand elle vit Gilles, elle sourit.
– Alors ? Comment s’est passĂ©e ta journĂ©e ?
– J’ai pĂŞchĂ© un poisson, maman ! Un gros carrelet ! Tout seul !
– Je suis fière de toi, mon fils.
Ce soir-lĂ , autour du feu, Gilles raconta sa journĂ©e en dĂ©tail Ă ses frères et sĹ“urs qui l’Ă©coutaient avec des yeux envieux. François le Jeune surtout buvait ses paroles, impatient d’avoir lui aussi l’âge de partir en mer.
– Un jour, moi aussi j’irai, dĂ©clarait-il avec dĂ©termination.
– Oui, rĂ©pondit Gilles avec la condescendance du grand frère expĂ©rimentĂ©. Mais il faut d’abord que tu grandisses. La mer, c’est pas pour les bĂ©bĂ©s.
François, Ă©coutant l’Ă©change avec amusement, intervint doucement.
– La mer est pour ceux qui la respectent et qui travaillent dur. L’âge n’a pas tellement d’importance. Ce qui compte, c’est le cĹ“ur et le courage.
Et il regarda ses deux fils avec satisfaction, sachant qu’ils avaient tous les deux le cĹ“ur et le courage nĂ©cessaires.
Les travaux de la terre
La pĂŞche occupait une grande partie du temps des hommes, mais ce n’Ă©tait pas la seule activitĂ©. La terre aussi demandait son dĂ», surtout pendant les mois d’Ă©tĂ© oĂą les rĂ©coltes devaient ĂŞtre faites et oĂą la mer, parfois, Ă©tait trop calme ou trop dangereuse pour sortir.
Les cultures, à Waldam, relevaient moins du labour que de la résistance obstinée. Elles étaient rares, chétives, presque honteuses devant tant d’hostilité. Le seigle dominait pourtant, souverain des terres ingrates. Rustique jusqu’à la brutalité, il dressait des épis courts et durs, pareils à du bois flotté mâchuré par la mer. On le semait à la volée, serré à l’excès, comme on jette une poignée de grains dans le vent en espérant qu’il daignera germer. La moisson venue, on en tirait une farine rêche, mêlée de son et de grains noircis, dont on pétrissait le pain noir de l’année entière – ce pain lourd, collant aux dents, qui semblait porter en lui le goût même de la survie.
L’avoine suivait, semée davantage par tradition que par calcul. Elle levait vite, fragile et haute, mais ne donnait que peu de grain. En revanche, elle offrait sa paille en abondance. L’hiver, les hommes la laissaient aux oiseaux qui venaient picorer dans les champs nus ; les femmes, quand le pain s’épuisait, en faisaient des bouillies fades ou des galettes sèches, nourriture de disette.
Plus bas, dans les creux où le sel montait moins sûrement, s’accrochaient quelques rangs de choux trapus, noueux, taillés par le vent salé comme par une lame invisible. Plantés près des fossés où l’eau douce stagnait encore un peu, ils donnaient des feuilles épaisses, d’un vert sombre et amer. Longtemps bouillis avec du lard rance ou des restes de poisson salé, ils devenaient presque comestibles – presque seulement.
Les navets venaient ensuite, et parfois, les années clémentes, quelques betteraves fourragères. Petits, fibreux, noueux, ils poussaient mal, comme à contrecœur. Mais ils étaient là , et cela suffisait : une poignée de plus dans la marmite, un ventre qui criait un peu moins fort jusqu’au printemps.
Dans les coins les mieux abrités, derrière un rideau d’aulnes tordus ou une diguette de fortune, on tentait encore l’orge, ou même le lin, ce lin qui, autrefois, avait fait la richesse de la Flandre maritime. Mais le sel, fidèle, revenait presque chaque année les brûler, les tiges jaunissaient, les épis avortaient, et l’on rentrait bredouille, une fois de plus.
Ces champs n’étaient pas des champs, c’étaient des concessions arrachées à la mer, des défis minuscules que la terre acceptait à regret, et qu’elle reprenait dès qu’elle pouvait.
On ne labourait pas vraiment, on « grattait » avec des araires légères tirées par un cheval maigre ou à la bêche. Les engrais ? Du goémon ramassé sur la grève, du fumier rare (quelques chèvres, une vache ou deux par famille), et surtout beaucoup de patience. Les rotations étaient minimales, on laissait la terre se reposer un an sur deux, parfois deux ans sur trois, quand elle était trop fatiguée ou trop salée.
Autour des maisons basses, on trouvait aussi de minuscules jardins de survie : poireaux, oseille, ail sauvage, un pied de chou-rave, quelques carottes tordues. Les femmes y ajoutaient des herbes amères et des plantes des dunes, l’arroche, le pourpier de mer, l’armoise, qu’elles connaissaient mieux que personne.
Dès l’âge de six ou sept ans, les enfants participaient aux travaux agricoles selon leurs capacitĂ©s. Ce n’Ă©tait pas un jeu, c’Ă©tait une nĂ©cessitĂ©. Chaque bras comptait, mĂŞme les petits bras des enfants.
Au printemps, il fallait labourer les champs, retourner la terre durcie par l’hiver. François possĂ©dait une charrue simple, tirĂ©e par un vieux cheval maigre qu’il partageait avec Pierre Wadoux. Les garçons suivaient derrière la charrue, cassant les mottes de terre Ă coups de bâton, ramassant les pierres qui Ă©mergeaient constamment du sol sablonneux.
C’Ă©tait un travail Ă©puisant sous le soleil de mai. Gilles et François le Jeune rentraient le soir couverts de terre, les mains pleines d’ampoules, les jambes tremblantes de fatigue. Mais ils ne se plaignaient jamais. Se plaindre n’aurait servi Ă rien. Le travail devait ĂŞtre fait, un point c’est tout.
Ensuite venaient les semailles. François marchait lentement Ă travers le champ fraĂ®chement labourĂ©, lançant d’un geste ample les graines de seigle ou d’avoine. Les garçons suivaient avec des râteaux, recouvrant lĂ©gèrement les graines pour qu’elles ne soient pas emportĂ©es par le vent ou dĂ©vorĂ©es par les oiseaux.
– Pas trop profond, disait François. Juste assez pour protĂ©ger la graine. Si tu l’enterres trop, elle ne poussera pas.
Gilles Ă©coutait, apprenait, se perfectionnait. Chaque geste avait son importance, sa raison d’ĂŞtre. Rien n’Ă©tait laissĂ© au hasard.
L’Ă©tĂ© apportait d’autres tâches. Le dĂ©sherbage constant des sillons envahis par les mauvaises herbes qui poussaient plus vite que les cultures. L’irrigation quand c’Ă©tait possible, en dĂ©tournant l’eau des fossĂ©s vers les champs assoiffĂ©s. La surveillance des oiseaux qui venaient picorer les Ă©pis encore verts.
– Va, Gilles, disait Jeanne. Emmène François avec toi. Il faut chasser les oiseaux du champ de seigle.
Les deux garçons partaient en courant, armĂ©s de bâtons et de crĂ©celles. Ils passaient des heures dans le champ, criant, faisant du bruit, lançant des pierres vers les bandes de moineaux et d’Ă©tourneaux qui s’envolaient puis revenaient aussitĂ´t.
C’Ă©tait un jeu pour eux, mais un jeu sĂ©rieux. Chaque Ă©pi sauvĂ© des oiseaux Ă©tait un Ă©pi de plus pour nourrir la famille.
Ă€ la fin de l’Ă©tĂ© venait la moisson, moment crucial de l’annĂ©e agricole. Toute la famille se mobilisait. François, Gilles, Guillemette, mĂŞme Jeanne malgrĂ© sa fatigue chronique, tous prenaient une faucille et se mettaient en ligne dans le champ.
Le seigle Ă©tait coupĂ© tige par tige, avec un geste sec du poignet. Il fallait couper au ras du sol pour ne rien perdre, mais pas trop bas non plus pour ne pas abĂ®mer la lame sur le sable. C’Ă©tait un travail qui cassait le dos, qui faisait saigner les mains, qui brĂ»lait les Ă©paules sous le soleil de juillet.
Les tiges coupées étaient liées en gerbes par Jeanne et Guillemette, puis dressées en meules pour sécher. Plus tard, quand le grain serait bien sec, on le battrait au fléau pour séparer le grain de la paille.
Gilles dĂ©testait ces journĂ©es de moisson. Le travail Ă©tait monotone, rĂ©pĂ©titif, Ă©puisant. Il prĂ©fĂ©rait infiniment la mer, le mouvement du bateau, l’imprĂ©visibilitĂ© de la pĂŞche. Mais il ne rechignait jamais. Il savait que ce grain Ă©tait nĂ©cessaire, que sans lui ils auraient faim l’hiver.
François le Jeune, lui, ne semblait pas souffrir autant. Il avançait méthodiquement dans son sillon, coupant, avançant, coupant, avançant, comme un automate. Il avait cette capacité à se détacher mentalement du travail physique, à penser à autre chose pendant que son corps accomplissait les gestes nécessaires.
Les filles aidaient aussi selon leurs capacitĂ©s. Guillemette, maintenant adolescente, travaillait autant qu’un adulte. Marie, Ă douze ans, commençait Ă prendre sa place dans les travaux. MĂŞme les plus jeunes, Jacques et Elisabeth, participaient en ramassant les Ă©pis tombĂ©s, en portant l’eau aux travailleurs, en chassant les oiseaux.
C’Ă©tait une Ă©conomie de subsistance, fragile, toujours menacĂ©e par les caprices de la mĂ©tĂ©o, par les tempĂŞtes qui dĂ©vastaient les cultures, par les grandes marĂ©es qui inondaient les champs de sel. Mais c’Ă©tait leur vie, et ils ne connaissaient rien d’autre.
La surveillance du littoral
Au-delĂ de la pĂŞche et de l’agriculture, il existait une autre tâche que les habitants de Waldam devaient accomplir : la surveillance du littoral. Ce n’Ă©tait pas une obligation formelle, pas un devoir imposĂ© par l’autoritĂ© royale ou seigneuriale. C’Ă©tait plutĂ´t une nĂ©cessitĂ© pragmatique nĂ©e de la situation gĂ©ographique du hameau.
Waldam se trouvait sur une cĂ´te frontalière, disputĂ©e depuis des siècles entre la France et l’Espagne, exposĂ©e aux incursions des pirates et des contrebandiers, balayĂ©e par les naufrages lors des tempĂŞtes. Les habitants avaient appris qu’il valait mieux savoir ce qui se passait sur leur littoral plutĂ´t que d’ĂŞtre surpris.
Les hommes, quand ils n’Ă©taient pas en mer ou aux champs, montaient rĂ©gulièrement sur les dunes les plus hautes pour observer l’horizon. Ils cherchaient les voiles suspectes, les fumĂ©es lointaines, les mouvements de troupes sur la plage.
Gilles, dès qu’il fut assez grand, participa Ă cette surveillance informelle. Il aimait grimper au sommet de la plus haute dune, celle qu’on appelait la Butte du Guet, et scruter l’horizon pendant des heures.
Par temps clair, on pouvait voir loin, les cĂ´tes anglaises par-delĂ le dĂ©troit, les fortifications de Gravelines vers l’est, les murailles de Calais vers l’ouest. On voyait passer les navires marchands qui longeaient la cĂ´te, les bateaux de pĂŞche des villages voisins, parfois des vaisseaux de guerre français ou espagnols.
– Qu’est-ce que tu vois ? demandait François quand il montait rejoindre son fils sur la Butte.
– Trois voiles au large, rĂ©pondait Gilles en pointant du doigt. Des marchands, je pense. Ils vont vers Calais. Et lĂ -bas, vers Gravelines, il y a de la fumĂ©e.
– De la fumĂ©e ? François plissait les yeux, scrutant l’horizon. Oui, tu as raison. Peut-ĂŞtre qu’ils brĂ»lent des champs. Ou peut-ĂŞtre…
Il ne terminait pas sa phrase, mais Gilles comprenait. Peut-ĂŞtre qu’il y avait eu un combat. Peut-ĂŞtre que la guerre, qui grondait toujours quelque part au loin, se rapprochait Ă nouveau.
La situation politique restait tendue. Depuis la prise de Gravelines par les Espagnols en 1652, la frontière entre les possessions françaises et espagnoles passait pratiquement au milieu de Waldam. Les autorités changeaient au gré des batailles, mais la vie quotidienne continuait, tant bien que mal.
En 1658, l’annĂ©e oĂą Gilles avait quatre ans, Louis XIV Ă©tait venu Ă Calais avec le cardinal Mazarin. L’armĂ©e française assiĂ©geait Dunkerque, tenue par les Espagnols. La bataille des Dunes, le 14 juin 1658, avait vu la victoire française. Dunkerque s’Ă©tait rendue le 25 juin.
Les habitants de Waldam avaient assisté de loin à ces événements, voyant passer les troupes, entendant le tonnerre des canons, voyant les fumées des incendies. Mais le hameau lui-même avait été épargné, trop petit et trop pauvre pour intéresser les armées.
Au retour vers Calais, le roi Louis XIV Ă©tait tombĂ© malade en passant par Gravelines. Il avait Ă©tĂ© saisi d’une fièvre violente qui avait durĂ© quatorze jours. On avait cru qu’il allait mourir. La consternation avait Ă©tĂ© immense Ă Calais. Finalement, un mĂ©decin venu d’Abbeville l’avait sauvĂ© avec des doses d’Ă©mĂ©tique qui avaient failli le tuer tant elles Ă©taient violentes.
Ces histoires circulaient dans le hameau, racontées et re-racontées, embellies au fil des récits. Les enfants écoutaient avec des yeux ronds ces histoires de rois et de batailles, de sièges et de maladies. Cela leur semblait appartenir à un monde différent, un monde de grandeur et de violence qui ne les concernait pas vraiment.
Mais François, lui, savait que ce monde pouvait Ă tout moment dĂ©ferler sur eux. Il avait vu trop de guerres, trop de passages de soldats, trop de villages pillĂ©s. C’est pourquoi il insistait pour que les jeunes maintiennent cette surveillance constante du littoral.
— Si vous voyez quelque chose d’anormal, disait-il, vous venez me prĂ©venir immĂ©diatement. Des soldats qui s’approchent, des navires qui mouillent près de la cĂ´te, n’importe quoi d’inhabituel.
Et les garçons obĂ©issaient, conscients de l’importance de leur tâche.
Un jour de l’Ă©tĂ© 1665, Gilles vit quelque chose qui l’inquiĂ©ta. Une troupe d’une trentaine d’hommes marchait le long de la plage, venant de l’est. Ils portaient des armes, des mousquets, des Ă©pĂ©es, et avançaient en formation dĂ©sordonnĂ©e.
Gilles dévala la dune en courant, criant :
– Père ! Père ! Des soldats arrivent !
François sortit immédiatement de la cabane, suivi par Pierre Wadoux et plusieurs autres hommes. Ils montèrent rapidement sur la Butte du Guet et observèrent la troupe qui approchait.
– Des Français, je pense, dit Pierre en plissant les yeux. Regarde leurs manteaux.
– Peut-ĂŞtre, rĂ©pondit François prudemment. Mais on ne peut pas ĂŞtre sĂ»rs Ă cette distance.
Ils dĂ©cidèrent d’attendre, restant en haut de la dune, visibles mais pas menaçants. Si c’Ă©taient des soldats français, mieux valait se montrer coopĂ©ratifs. Si c’Ă©taient des Espagnols, inutile de les provoquer.
La troupe continua d’avancer. Quand elle fut assez proche, on vit effectivement qu’il s’agissait de soldats français, Ă©puisĂ©s, dĂ©penaillĂ©s, probablement en marche depuis plusieurs jours.
Le capitaine, un homme d’une quarantaine d’annĂ©es au visage marquĂ© par la fatigue, s’arrĂŞta au pied de la dune et cria :
– HĂ©, vous lĂ -haut ! On cherche le chemin de Calais !
François descendit prudemment, accompagné de Pierre.
– Continuez vers l’ouest le long de la cĂ´te, rĂ©pondit-il en pointant du doigt. Dans deux heures de marche, vous verrez les fortifications de Calais.
– Il y a de l’eau potable par ici ?
François hésita un instant, puis indiqua le puits communal.
– LĂ -bas. Vous pouvez prendre de l’eau. Mais ne touchez Ă rien d’autre.
Le capitaine hocha la tĂŞte et fit signe Ă ses hommes d’avancer vers le puits. Les soldats burent longuement, remplirent leurs gourdes, puis repartirent sans faire d’histoires.
Quand ils furent partis, François se tourna vers Gilles qui était resté en retrait, observant la scène avec attention.
– Tu as bien fait de me prĂ©venir. C’est exactement ce qu’il fallait faire. Toujours rester vigilant.
Gilles hocha la tĂŞte, fier d’avoir agi correctement.
Ces incidents restaient rares, mais ils rappelaient constamment que Waldam vivait dans une zone dangereuse, une zone frontière oĂą les armĂ©es pouvaient passer Ă tout moment, oĂą la guerre n’Ă©tait jamais vraiment loin.
À suivre…
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