Quand le sable prend racine – Episode 20

đź“– Nouveau lecteur ?

👉 Commencer par l’épisode 1

Jeanne disparue, François demeure seul dans la cabane où s’est écoulée toute une vie commune. Autour de lui pourtant, la famille continue : les enfants se marient, les petits-enfants grandissent, le nom Agneray s’enracine davantage encore sur le littoral. Tandis que les saisons passent, le vieux patriarche apprend à vivre entre absence, mémoire et transmission.

Les années de silence

Les années de veuvage

Les annĂ©es qui suivirent la mort de Jeanne furent Ă©tranges pour François. Pour la première fois depuis quarante et un ans, il vivait seul. Oh, il n’Ă©tait pas vraiment isolĂ©. Guillemette passait chaque jour, apportant de la nourriture, nettoyant la cabane. Gilles venait rĂ©gulièrement discuter avec son père. Les petits-enfants dĂ©filaient, remplissant la maison de leurs rires et de leurs jeux.

Mais le soir, quand tous Ă©taient partis et que la nuit tombait, François se retrouvait seul dans la cabane silencieuse. C’est alors qu’il sentait le plus cruellement l’absence de Jeanne. Cette prĂ©sence familière, ce bruit du rouet qui tournait, cette voix douce qui commentait les Ă©vĂ©nements du jour, tout cela manquait terriblement.

Il prenait son repas seul, assis devant l’âtre oĂą le feu brĂ»lait faiblement. Il regardait la chaise vide en face de lui, lĂ  oĂą Jeanne s’asseyait toujours. Parfois, il lui parlait, comme si elle Ă©tait encore lĂ .

– Tu te souviens, Jeanne, de cette tempĂŞte en 1688 ? Quelle frayeur nous avons eue…

Ou encore :

– Gilles a encore ramenĂ© une belle pĂŞche aujourd’hui. Tu serais fière de lui.

Parler ainsi Ă  une absente aurait pu paraĂ®tre fou Ă  certains. Mais pour François, c’Ă©tait une façon de maintenir le lien, de ne pas laisser Jeanne s’effacer complètement de sa vie.

Il continuait Ă  sortir en mer, malgrĂ© son âge avancĂ©. Ă€ quatre-vingt-huit ans, puis quatre-vingt-dix, puis quatre-vingt-quinze, il embarquait encore sur le Saint-François, non plus comme capitaine, c’Ă©tait maintenant François le Jeune qui commandait, mais comme simple membre d’Ă©quipage, apportant son expĂ©rience, ses conseils, sa prĂ©sence rassurante.

Les autres pĂŞcheurs le regardaient avec un mĂ©lange d’admiration et d’incrĂ©dulitĂ©. Voir ce vieil homme, le dos voĂ»tĂ©, les mains tremblantes, mais toujours capable de tenir une ligne, de lire la mer, de naviguer, c’Ă©tait extraordinaire.

– Ton père est incroyable, disait Pierre Wadoux Ă  Gilles. Ă€ son âge, la plupart sont morts depuis longtemps ou grabataires. Lui, il prend encore la mer.

– C’est la mer qui le maintient en vie, rĂ©pondait Gilles. S’il arrĂŞtait, il se laisserait mourir.

Et c’Ă©tait vrai. La mer Ă©tait devenue pour François plus qu’un mĂ©tier, plus qu’un moyen de subsistance. C’Ă©tait sa raison d’ĂŞtre, ce qui donnait sens Ă  ses journĂ©es. Tant qu’il pourrait sortir, sentir le vent sur son visage, entendre le clapotis des vagues contre la coque, il vivrait.

Les derniers mariages

La vie familiale continuait malgrĂ© les deuils. En novembre 1694, un nouveau drame frappa : Antoine Joly, le mari d’Elisabeth, mourut Ă  l’âge de cinquante ans. Elisabeth se retrouvait veuve après seulement trois ans de mariage, avec deux jeunes enfants.

François, malgré son propre chagrin, essaya de réconforter sa fille.

– La vie continue, Elisabeth. Tu es jeune encore. Tu retrouveras quelqu’un.

Et effectivement, trois ans plus tard, le 28 juillet 1697, Elisabeth Ă©pousa Jean Bournisien Ă  Oye-Plage. Jean Ă©tait un pĂŞcheur de vingt-six ans, fils de Pierre Bournisien et Anne Flutte. Un jeune homme solide, travailleur, qui saurait prendre soin d’Elisabeth et de ses enfants.

Ce mariage rĂ©jouit François. Voir sa fille retrouver le bonheur, refonder un foyer, c’Ă©tait rassurant. La vie continuait, se perpĂ©tuait, malgrĂ© les Ă©preuves.

Quelques mois auparavant, le 21 juillet 1696, Jacques avait Ă©pousĂ© Marie Welse Ă  Marck. Marie Ă©tait une jeune femme de vingt et un ans, fille de Jean Welse et Appoline Cadet. Le mariage fut joyeux, plein de promesses d’avenir.

Mais le destin, une fois encore, se montra cruel. Le 25 avril 1700, Marie Welse mourut Ă  l’âge de vingt-quatre ans, laissant Jacques veuf avec deux jeunes enfants : Pierre, nĂ© en 1697, et Jacques, nĂ© en 1699 et qui ne vivrait que vingt mois.

François assista aux funérailles de sa belle-fille avec le cœur lourd. Encore une jeune vie fauchée.

Encore un veuvage dans la famille. C’Ă©tait comme si la mort rĂ´dait constamment autour d’eux, frappant ici et lĂ  sans prĂ©venir, rappelant la fragilitĂ© de l’existence.

Mais Jacques, comme Elisabeth avant lui, ne resta pas longtemps seul. Le 22 novembre 1700, il Ă©pousa Jeanne Radix Ă  Marck. Jeanne Ă©tait la fille de Philippe Radix et Jacqueline Durand, une famille de pĂŞcheurs bien Ă©tablie. Elle avait cinquante ans, ce qui Ă©tait inhabituel pour un mariage, mais Jacques cherchait surtout une mère pour ses enfants, quelqu’un de mature, d’expĂ©rimentĂ©, qui saurait gĂ©rer un foyer.

François assista Ă  ce mariage avec des sentiments mĂŞlĂ©s. Il Ă©tait content que Jacques ne reste pas seul, content que ses petits-enfants aient une nouvelle mère. Mais chaque mariage lui rappelait aussi l’absence de Jeanne, qui aurait tant aimĂ© ĂŞtre lĂ , qui aurait organisĂ© le repas, accueilli la nouvelle Ă©pouse, donnĂ© ses conseils.

Le poids des ans

Au tournant du siècle, en cette annĂ©e 1700, François avait quatre-vingt-quinze ans. C’Ă©tait un âge incroyable pour l’Ă©poque, un âge que presque personne n’atteignait. Il Ă©tait devenu une sorte de patriarche vivant, un tĂ©moin d’un siècle presque entier, un lien vivant avec le passĂ©.

Les jeunes pĂŞcheurs venaient le voir pour entendre ses histoires, pour qu’il leur raconte comment c’Ă©tait avant, dans sa jeunesse, quand Calais Ă©tait encore sous influence espagnole, quand les guerres ravageaient rĂ©gulièrement la rĂ©gion, quand Waldam n’Ă©tait qu’un ensemble de cabanes misĂ©rables.

François racontait, sa voix chevrotante mais son esprit encore vif. Il parlait de son arrivĂ©e sur le littoral, il ne savait plus exactement quand, c’Ă©tait il y a si longtemps. Il parlait de son mariage avec Jeanne, de la naissance de ses enfants, des tempĂŞtes qu’il avait affrontĂ©es, des naufrages Ă©vitĂ©s de justesse.

– Vous ne vous rendez pas compte, disait-il aux jeunes, de la chance que vous avez. Aujourd’hui, il y a l’Inscription Maritime, qui vous protège, qui vous assure une pension si vous ĂŞtes blessĂ©s. Il y a les digues qui protègent le littoral. Il y a des bateaux meilleurs, des techniques perfectionnĂ©es. De mon temps, on avait rien de tout ça. On se dĂ©brouillait avec ce qu’on avait, et beaucoup mouraient.

Les jeunes l’Ă©coutaient avec respect, conscients de recevoir un tĂ©moignage prĂ©cieux, une leçon d’histoire vivante.

Mais François sentait bien que son temps touchait Ă  sa fin. Son corps le lâchait progressivement. Ses jambes ne le portaient plus aussi bien, il avait besoin d’une canne pour marcher. Ses mains tremblaient constamment, rendant difficile les gestes prĂ©cis. Sa vue baissait, il voyait tout dans un brouillard permanent.

Il ne sortait plus en mer. La dernière fois, c’Ă©tait Ă  l’automne 1699, et cela avait failli mal tourner. Ses jambes avaient flanchĂ© au moment de remonter dans le flobart, il avait failli tomber Ă  l’eau. Gilles et François l’avaient rattrapĂ© de justesse.

– Père, avait dit Gilles ce soir-lĂ , c’est fini. Tu ne peux plus embarquer. C’est trop dangereux.

François avait voulu protester, mais au fond de lui, il savait que son fils avait raison. Son temps de marin Ă©tait rĂ©volu. Maintenant, il ne lui restait plus qu’Ă  attendre la fin, assis sur la plage Ă  regarder les flobarts partir et revenir, vivant par procuration les sorties qu’il ne pouvait plus faire lui-mĂŞme.

L’hiver 1700-1701

L’hiver 1700-1701 fut rude. Un froid sec et intense s’abattit sur le littoral dès novembre et ne relâcha pas son Ă©treinte jusqu’en mars. Le vent de nord-est soufflait en permanence, apportant avec lui cette bise glaciale qui vous transperçait jusqu’aux os.

François passait ses journĂ©es près du feu, emmitouflĂ© dans des couvertures, luttant contre le froid qui semblait venir de l’intĂ©rieur, de ses os mĂŞmes. Guillemette venait chaque jour, apportant de la soupe chaude, du pain frais, s’assurant que le feu ne s’Ă©teignait pas.

– Tu devrais venir vivre chez nous, père, disait-elle. Tu serais mieux, tu ne serais pas seul.

Mais François refusait obstinément.

– Non. Cette cabane, c’est ma maison. C’est ici que j’ai vĂ©cu avec votre mère. C’est ici que vous ĂŞtes tous nĂ©s. C’est ici que je mourrai.

Guillemette n’insistait pas. Elle comprenait. Cette cabane Ă©tait chargĂ©e de souvenirs, d’une vie entière. La quitter serait comme abandonner une partie de soi-mĂŞme.

En janvier 1701, François sentit que la fin

approchait. Ce n’Ă©tait pas une douleur prĂ©cise, pas une maladie identifiable. C’Ă©tait juste une fatigue immense, une lassitude qui l’envahissait, le sentiment que son corps avait fait son temps et qu’il Ă©tait prĂŞt Ă  s’arrĂŞter.

Il fit venir tous ses enfants. Guillemette, quarante-neuf ans. Gilles, quarante-sept ans. François, quarante-deux ans. Marie, trente-neuf ans. Jacques, trente-six ans. Elisabeth, trente-quatre ans. Ils s’assirent autour de lui dans la cabane, graves, conscients que c’Ă©tait peut-ĂŞtre la dernière fois qu’ils Ă©taient tous rĂ©unis avec leur père.

– Je voulais vous parler, dit François d’une voix faible mais claire. Pour vous dire…

Il s’interrompit, cherchant ses mots. Il n’avait jamais Ă©tĂ© bavard, jamais bon avec les discours. Mais maintenant, Ă  la fin de sa vie, il voulait leur transmettre quelque chose d’essentiel.

– Vous avez Ă©tĂ© de bons enfants, reprit-il. Vous m’avez donnĂ© de la fiertĂ©. Vous avez travaillĂ© dur, vous avez fondĂ© de bonnes familles, vous avez honorĂ© notre nom.

Les larmes montaient aux yeux de ses enfants, mais ils les retenaient, ne voulant pas pleurer devant leur père.

– Continuez, dit François. Continuez Ă  travailler honnĂŞtement. Continuez Ă  vous entraider. Continuez Ă  transmettre Ă  vos enfants ce que je vous ai transmis. La mer nous nourrit, mais elle peut aussi nous tuer. Il faut toujours la respecter, jamais la craindre, mais toujours la respecter.

Il toussa, reprit son souffle.

– J’ai eu une longue vie. Plus longue que je ne le mĂ©ritais, peut-ĂŞtre. J’ai vu des choses que je n’aurais jamais imaginĂ©es quand j’Ă©tais jeune. J’ai connu des guerres, des tempĂŞtes, des famines. Mais j’ai aussi connu des joies. Votre mère. Vous tous. Mes petits-enfants. Tout cela a valu la peine.

Guillemette ne put se retenir plus longtemps et éclata en sanglots. François lui sourit faiblement.

– Ne pleure pas, ma fille. J’ai vĂ©cu ma vie. J’ai fait ce que j’avais Ă  faire. Maintenant, je suis fatiguĂ©. Je suis prĂŞt.

Gilles, la voix étranglée, demanda :

– Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi, père ? De quoi as-tu besoin ?

– De rien. Juste… restez un peu avec moi. Parlez-moi de vos enfants, de la pĂŞche, de la vie. Je veux entendre vos voix.

Et c’est ce qu’ils firent. Pendant des heures, ils


parlèrent, racontèrent, partagèrent. François Ă©coutait, les yeux mi-clos, un lĂ©ger sourire sur les lèvres. C’Ă©tait bon d’ĂŞtre entourĂ© des siens, de savoir que la lignĂ©e continuait, que son nom vivrait après lui.

À suivre…

👉 Épisode 21 bientôt en ligne

👉Retour au sommaire du Tome 1 – Quand le sable prend racine

Recevez la suite de la Saga des Agneray

Inscrivez-vous gratuitement pour recevoir un email simple à chaque nouvel épisode publié.

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Retour en haut