Une société de travailleurs, de notables… et de profondes inégalités
Derrière les paysages de dunes, de marais et de terres agricoles, Oye-Plage est au XIXᵉ siècle une commune où chaque métier compte.
Les archives communales permettent aujourd’hui de reconstituer avec précision la vie économique du village : salaires, professions, commerces, pauvreté ou encore hiérarchie des richesses.
Elles révèlent une société active et organisée… mais profondément inégalitaire.
Une commune où chaque métier a sa place
En 1792, un document exceptionnel dresse un tableau détaillé des salaires pratiqués à Oye-Plage.
On y découvre une véritable mosaïque de métiers : charpentiers, couvreurs en paille, manœuvres, batteurs de blé, garçons de charrue, servantes de ferme, couturières, blanchisseuses, repasseuses.
Chaque activité possède son tarif précis.
Un charpentier gagne ainsi jusqu’à 34 sous par jour l’été, tandis qu’une lessiveuse reçoit environ 15 sols et une couturière seulement 12 sols.
Même le blanchissage d’une chemise est tarifé.
Ces détails montrent qu’à Oye-Plage, l’économie locale ne repose pas uniquement sur l’agriculture : les services et les petits métiers occupent déjà une place importante.

Le monde agricole domine encore
Malgré cette diversité, la vie économique reste largement tournée vers la terre.
Les garçons de charrue sont employés à l’année et peuvent recevoir entre 110 et 200 francs annuels, tandis que les servantes de ferme gagnent environ 100 francs par an.
Les travaux saisonniers rythment la vie locale moissons, battage du blé, entretien des terres et élevage
Le document mentionne également les “batteurs de blé”, payés à la journée, preuve de l’importance du travail agricole collectif.
Des femmes moins bien rémunérées
Les archives révèlent aussi une réalité sociale frappante :
les femmes gagnent nettement moins que les hommes.
Une servante de ferme touche environ deux fois moins qu’un garçon de charrue. Les métiers féminins — couture, blanchissage, repassage — restent faiblement rémunérés.
Cette différence témoigne de l’organisation sociale du XIXᵉ siècle, où le travail féminin est considéré comme secondaire, même lorsqu’il est indispensable au fonctionnement quotidien des familles.
Cabarets, commerces et vie sociale
Au début des années 1810, Oye-Plage compte déjà de nombreux commerçants.
Les archives citent des meuniers, des épiciers, des marchands mais surtout un grand nombre de cabaretiers
En 1813, on dénombre pas moins de 13 établissements pour une commune encore modeste.
Cette concentration est révélatrice.
Le cabaret n’est pas seulement un lieu où l’on boit :
c’est un espace de rencontre, de discussion et parfois de négociation.
Dans une commune traversée par les voyageurs, les marins et les militaires, ces établissements jouent un rôle essentiel dans la vie sociale locale.
Une population en croissance
Les statistiques montrent également une forte progression démographique.
Entre 1819 et 1823, la population passe de 1330 à 1549 habitants, répartis dans environ 254 maisons.
Cette croissance peut s’expliquer par le développement des activités agricoles, les travaux de dessèchement des terres et une relative prospérité économique
Oye-Plage apparaît alors comme une commune en expansion.
Les grands propriétaires dominent la commune
Mais derrière cette activité se cache une société très hiérarchisée.
Les archives fiscales identifient les “plus forts contribuables” de la commune.
Au sommet figure Hubert Degry, qui paie à lui seul 2250 francs de contribution, grâce à d’importantes propriétés réparties sur plusieurs communes.
Derrière lui apparaissent d’autres familles influentes :
- Bacquet
- Gresset
- Butez
Ces grands propriétaires ne dominent pas seulement l’économie.
Ce sont aussi souvent eux que l’on retrouve dans les instances municipales et les décisions locales.
Pauvreté et solidarité
Tout le monde ne profite pas de cette prospérité.
À partir des années 1840, les archives du Bureau de Bienfaisance montrent une augmentation importante du nombre d’indigents.
En 1841 60 personnes reçoivent une aide, en 1854 ce nombre atteint 86 indigents, les dépenses de secours dépassent 4000 francs
La commune distribue notamment des “marmots de tourbe” destinés au chauffage, ressource essentielle dans le climat humide du littoral.
La solidarité devient alors une véritable affaire municipale, avec des budgets dédiés, des souscriptions publiques et des aides matérielles.
Une société profondément inégalitaire
Ces documents dessinent finalement le portrait d’une société contrastée.
D’un côté de grands propriétaires puissants, des commerçants actifs etune commune en développement, de l’autre des ouvriers agricoles modestes,des femmes faiblement rémunérées et des familles dépendantes de l’assistance publique.
Entre richesse foncière et précarité quotidienne, Oye-Plage reflète les profondes inégalités sociales du XIXᵉ siècle.
Une mémoire du travail et des hommes
Ces archives ont aujourd’hui une valeur exceptionnelle.
Elles permettent de redonner vie aux métiers oubliés, aux petits travailleurs du quotidien, aux commerçants, domestiques et artisans mais aussi aux plus pauvres, souvent absents des grandes histoires officielles.
À travers ces listes de salaires, de contribuables ou d’indigents, c’est toute la réalité sociale d’Oye-Plage qui réapparaît.
Sources
Archives communales d’Oye-Plage
