Fáskrúðsfjörður, un fjord français en Islande

Situé à l’est de l’Islande, sur la côte nord du fjord qui porte son nom, Fáskrúðsfjörður est niché entre les fjords de Reyðarfjörður et de Stöðvarfjörður, dans une région longtemps isolée et battue par les vents.

Pourtant, au XIXᵉ siècle et jusqu’en 1914, ce village devint un point d’ancrage majeur pour les pêcheurs français engagés dans la grande pêche à la morue. Chaque hiver, des milliers de marins venus de Dunkerque, Gravelines, Calais ou Boulogne-sur-Mer fréquentaient ce fjord, au point d’y laisser une empreinte durable.

Aujourd’hui encore, cette histoire est lisible dans le paysage : signalétique bilingue français–islandais, musée consacré aux liens franco-islandais, et ce panneau emblématique indiquant « Gravelines – 1828 km », rappel discret mais puissant du lien qui unissait ce fjord islandais aux rivages du nord de la France.

Une escale vitale pour les campagnes de pêche

Pour les équipages français engagés dans les campagnes de pêche à Islande, Fáskrúðsfjörður n’était pas un simple mouillage, mais une escale logistique indispensable.

Les goélettes y retrouvaient les navires ravitailleurs venus directement de France, chargés de sel, de lignes, d’hameçons, de gréements de rechange, mais aussi de courrier, lien vital avec les familles restées sur le littoral du Nord.

Ces rencontres permettaient également d’embarquer la première partie de la pêche, aussitôt renvoyée vers les ports français, tandis que les bâtiments poursuivaient la campagne.

Ce système, parfaitement rôdé, allongeait la durée des saisons et augmentait les rendements, jusqu’à ce que les autorités danoises y mettent fin, soucieuses de limiter à la fois la durée des campagnes et l’ampleur des prises. Cette interdiction marqua un tournant, en fragilisant un équilibre déjà précaire entre rentabilité économique et survie humaine.

3️⃣ Maladies et blessures

La grande pêche à Islande exposait les marins à une violence quotidienne, physique autant que sanitaire. À bord des goélettes, l’eau douce, stockée dans des barriques de qualité inégale, se dégradait rapidement et favorisait la propagation de la fièvre typhoïde, responsable de véritables épidémies au sein des équipages.

Les hommes travaillaient jusqu’à l’épuisement, dans le froid, l’humidité et la glace, manipulant des lignes lourdes et coupantes, au prix de blessures fréquentes : plaies infectées, gelures, fractures, hernies, affections cutanées ou respiratoires. Les navires étaient dépourvus de médecins, et les capitaines, contraints de maintenir la campagne de pêche, assuraient seuls les premiers soins, souvent avec des moyens dérisoires.

Tomber malade ou se blesser gravement en mer d’Islande signifiait, bien souvent, lutter sans assistance, à des centaines de milles de toute structure de soin.

L’hôpital français de Fáskrúðsfjörður

Face à l’ampleur des maladies, des blessures et des décès en mer, la présence française en Islande se dota d’un équipement exceptionnel : l’hôpital français de Fáskrúðsfjörður.

Construit en bois de grande qualité et attribué au maître d’œuvre danois F. A. Bald, l’établissement reposait sur un socle en béton et offrait des installations remarquablement modernes pour l’époque : eau courante, système d’égouts, générateur diesel.

Il disposait de 17 lits, d’une salle d’opération, d’une pharmacie et d’équipements permettant de soigner efficacement les malades et les blessés. Destiné aussi bien aux pêcheurs français qu’aux habitants islandais, l’hôpital incarnait une forme rare de solidarité maritime internationale.

Dans ce fjord isolé, il constituait souvent la seule chance de survie pour des hommes épuisés par des mois de mer et de labeur.

Une présence française durable et respectée

L’hôpital de Fáskrúðsfjörður ne fut pas une initiative isolée, mais l’aboutissement d’une présence française organisée et pérenne en Islande. À la fin du XIXᵉ siècle, l’action des Œuvres de mer permit de structurer l’assistance aux pêcheurs engagés dans la grande pêche.

À partir de 1897, des médecins embarqués furent affectés aux campagnes islandaises, et des navires-hôpitaux sillonnèrent les zones de pêche pour porter secours aux équipages. L’hôpital de Fáskrúðsfjörður, d’abord ouvert toute l’année, devint ensuite saisonnier, au rythme du déclin progressif de la pêche française en Islande.

Lorsque les marins cessèrent définitivement de fréquenter le fjord, le bâtiment ne fut ni abandonné ni détruit : il fut démonté planche par planche et reconstruit à Hafnarnes, où il connut une nouvelle vie comme immeuble d’habitation. Cette reconversion témoigne du respect mutuel entre Islandais et Français, et de la trace durable laissée par cette présence maritime étrangère.

En complément de l’hôpital terrestre, des navires-hôpitaux furent progressivement mis en service afin d’intervenir directement sur les zones de pêche, au plus près des goélettes. Armés par les Œuvres de mer, puis relayés par l’État au début du XXᵉ siècle, ces bâtiments embarquaient des médecins et du matériel médical jusque-là inexistants en mer d’Islande.

Ils assuraient les premiers soins, pratiquaient des interventions d’urgence et évacuaient les cas les plus graves vers les hôpitaux français implantés à terre. Pour de nombreux pêcheurs, apercevoir un navire-hôpital à l’horizon signifiait l’espoir d’échapper à une mort certaine, dans un environnement où la maladie et l’accident faisaient partie du quotidien.

Mémoire et héritage franco-islandais

À Fáskrúðsfjörður, la présence française ne s’est pas dissoute avec la fin de la grande pêche ; elle s’est transformée en mémoire partagée. Le village abrite aujourd’hui un musée consacré aux liens franco-islandais, installé dans l’ancien hôpital français, tandis que la signalétique bilingue rappelle au visiteur que ce fjord fut, durant des décennies, un port familier pour des milliers de marins venus du Nord de la France.

Le cimetière français conserve les tombes de pêcheurs morts loin des leurs, souvent jeunes, victimes de la maladie, des tempêtes ou de l’épuisement. Ces lieux, entretenus et respectés, témoignent d’une reconnaissance durable. À travers eux subsiste le souvenir d’une aventure humaine rude et tragique, mais aussi d’une solidarité maritime qui a uni, par-delà la distance et la langue, les rivages islandais et les côtes du Pas-de-Calais.

Conclusion

À Fáskrúðsfjörður, loin des ports français et des plages du Nord, se lit encore aujourd’hui le prix humain de la grande pêche : celui d’hommes partis chercher la morue en Islande et qui y ont laissé leur santé, parfois leur vie, mais aussi une mémoire durable reliant à jamais ce fjord islandais aux rivages de Gravelines, de Marck et des Hemmes.

↩️ Dossier complet : La pêche à Islande depuis Gravelines

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