
Au XVIIIᵉ siècle, sur le littoral du Calaisis et des côtes voisines, la pêche à pied et la pêche côtière constituent des pratiques fondamentales pour la subsistance des populations locales. Ces formes de pêche, exercées à faible distance du rivage ou directement sur l’estran, reposent sur des savoir-faire anciens, adaptés aux conditions naturelles de la mer du Nord et transmis de génération en génération.
Les connaissances que nous possédons sur ces pratiques sont en grande partie dues aux enquêtes menées entre 1723 et 1730 par François Le Masson du Parc, commissaire de la Marine, chargé de contrôler les usages de pêche sur un vaste littoral allant de la côte flamande à la Basse-Normandie peche1. Ces rapports constituent une source exceptionnelle pour comprendre la diversité des techniques employées et les premières préoccupations liées à la gestion des ressources halieutiques.
Ces formes de pêche sont pratiquées par les populations les plus modestes du littoral. Elles concernent non seulement les pêcheurs professionnels, mais aussi leurs familles, qui recourent à la pêche à pied pour compléter des revenus irréguliers. Cette activité constitue souvent une ressource de dernier recours, mobilisée lorsque les sorties en mer sont impossibles ou insuffisantes.
La pêche à pied sur l’estran
La pêche à pied se pratique sur l’estran, zone alternativement couverte et découverte par la mer au rythme des marées. Elle est largement répandue sur le littoral du Calaisis, où les plages sableuses offrent un espace propice à ce type d’activité.
Les pêcheurs utilisent principalement des techniques simples, adaptées à la proximité du rivage. La plus courante est la pêche à la corde, appelée à l’époque ligne de fond. Deux types de cordes sont distingués par Le Masson du Parc :
- la grosse corde, utilisée surtout en hiver, permet de capturer des morues, des raies — décrites comme communes — et des turbots. Elle est eschée avec des crabes, des crevettes ou de petits poissons ;
- la petite corde, employée en été, sert à la pêche des merlans, limandes, soles, flets et carrelets. L’appât principal est alors le ver marin (arénicole), signalé comme très abondant sur les plages du littoral peche1.
Ces pratiques témoignent d’une excellente connaissance des cycles saisonniers et des ressources locales. La pêche à pied permet ainsi de compléter les ressources alimentaires des familles, notamment lorsque les sorties en mer sont limitées par les conditions météorologiques.
La pêche côtière aux filets
La pêche côtière proprement dite s’exerce à faible distance du rivage, à l’aide de petites embarcations ou parfois depuis la côte. Parmi les techniques les plus répandues figure l’utilisation de filets plats et tendus, appelés tramails.
Ces filets permettent de capturer une grande variété de poissons plats, mais aussi des poissons ronds tels que le mulet, le bar ou la truite, notamment lorsqu’ils sont placés à proximité des embouchures de rivières. Leur efficacité explique leur large diffusion sur l’ensemble du littoral étudié par Le Masson du Parc, même si les pratiques varient sensiblement d’un village à l’autre, de Ghyvelde à Gravelines peche1.
Cette diversité locale souligne l’importance des usages et des traditions propres à chaque communauté de pêcheurs, adaptées aux spécificités du rivage et des fonds marins.
Règles locales, surveillance et usages de l’estran
La pêche à pied et la pêche côtière ne s’exercent pas librement. L’estran est un espace partagé, soumis à des usages collectifs et à des règles, parfois anciennes, parfois réaffirmées au XVIIIᵉ siècle par l’autorité maritime. Les zones de pêche, les périodes autorisées et certains engins font l’objet de contrôles réguliers.
Les enquêtes de Le Masson du Parc montrent que ces pratiques donnent lieu à des tensions récurrentes. Les autorités cherchent à limiter les abus et à prévenir la surexploitation, tandis que les pêcheurs défendent des usages qu’ils considèrent indispensables à leur subsistance. L’estran devient ainsi un espace de négociation, où se confrontent traditions locales, nécessité économique et volonté de réglementation.
Le rivage est découpé en zones d’accès à la mer, attribuées aux différents villages relevant de la juridiction maritime. À l’intérieur de ces zones, les emplacements de pêche — notamment les parcs — sont précisément délimités, numérotés et attribués nominativement aux pêcheurs habitants du lieu.
L’attribution de ces emplacements fait l’objet de contrôles réguliers. Les pêcheurs doivent présenter leurs filets afin d’en vérifier la conformité en matière de dimensions, de maillage et de flottabilité, conformément aux ordonnances de la Marine et aux arrêts du Conseil d’État du Roi. Cette organisation vise à limiter les abus, à prévenir les conflits entre communautés et à préserver les ressources.
Les pêcheurs élisent en principe un garde-juré, chargé de représenter la communauté auprès des autorités, de faire respecter les règlements et de signaler les infractions. Toutefois, les sources montrent que cette élection n’est pas toujours effective et que les pêcheurs dénoncent parfois des nominations imposées. La surveillance de l’estran, loin d’être consensuelle, révèle ainsi des tensions constantes entre usages locaux, impératifs de subsistance et contrôle administratif.
Premières préoccupations pour la préservation des ressources
Les enquêtes de Le Masson du Parc révèlent également une prise de conscience précoce des effets destructeurs de certaines techniques. Le commissaire note en particulier que le non-respect de la taille des mailles des filets plats et l’usage du chalut entraînent une forte dégradation de la faune marine.
Il considère ces pratiques comme dangereuses pour le renouvellement des espèces et n’hésite pas à en informer directement les pêcheurs lors de ses visites dans les villages. Ces observations font de Le Masson du Parc l’un des premiers acteurs à s’interroger sur la gestion durable des ressources halieutiques, bien avant l’émergence des politiques modernes de conservation
Une pêche de subsistance et d’équilibre
La pêche à pied et la pêche côtière au XVIIIᵉ siècle s’inscrivent dans une économie fragile, fondée sur l’équilibre entre exploitation des ressources et contraintes naturelles. Ces pratiques, souvent complémentaires d’autres activités comme l’agriculture ou le travail journalier, jouent un rôle essentiel dans la survie et la cohésion des communautés littorales du Calaisis.
Elles témoignent à la fois de la richesse des savoir-faire locaux et des limites imposées par un environnement naturel exigeant, dans un contexte où les premières réglementations cherchent déjà à encadrer les usages pour préserver l’avenir de la pêche.
Pour de nombreuses familles du littoral, ces pratiques représentent bien plus qu’un simple complément alimentaire : elles constituent un pilier de l’économie domestique et un facteur essentiel de cohésion communautaire, dans un environnement marqué par la précarité et l’incertitude.
