Au XVIIIᵉ siècle, les communautés maritimes du littoral du Calaisis reposent sur une organisation du travail dans laquelle les femmes occupent une place essentielle. Si la navigation et la pêche embarquée sont majoritairement exercées par les hommes, le fonctionnement quotidien de l’économie maritime ne peut se comprendre sans le rôle actif et polyvalent des femmes, tant sur le rivage que dans la sphère domestique et commerciale.
Leur travail, rarement reconnu par les sources administratives, apparaît cependant clairement dans les témoignages locaux, les traditions orales et les descriptions ethnographiques postérieures, qui permettent de restituer la continuité de pratiques déjà bien établies au XVIIIᵉ siècle.
La pêche aux crevettes : un travail féminin emblématique
Parmi les activités les plus visibles exercées par les femmes figure la pêche aux crevettes, pratiquée par les matelotes, également surnommées les « sautrières ». Munies de l’haveneau, un large filet monté sur un cadre de bois, elles se rendent sur la plage environ une heure avant l’étale de la marée basse.
Le filet est poussé parallèlement au rivage, la hampe calée au creux de l’épaule, tandis que les femmes avancent dans l’eau jusqu’à la ceinture. À intervalles réguliers, elles relèvent l’haveneau, trient les crevettes grises, retirent les algues et déposent la prise dans un panier d’osier porté dans le dos. Cette activité exige une grande endurance physique et une parfaite connaissance des marées et des courants peche2.
Lorsque la pêche se pratique de nuit, les matelotes utilisent un fanal, simple boîte en bois vitrée contenant une bougie, afin de s’éclairer dans l’obscurité. Cette technique, attestée jusqu’au XXᵉ siècle, témoigne de la permanence de pratiques anciennes sur le littoral
Une aide indispensable à la pêche embarquée
Au-delà de leurs propres activités, les femmes jouent un rôle fondamental dans la préparation et l’accompagnement de la pêche embarquée. Jusqu’à une période récente, elles participent activement à l’entretien du matériel : nettoyage des filets, préparation des cordes avant leur mise en place (haquage), et aide à l’armement des bateaux.
Elles interviennent également lors des manœuvres à terre. Avant le départ, elles aident à tirer les embarcations jusqu’à la mer en plaçant sous la coque des blots, pièces de bois graissées ou enduites d’argile destinées à faciliter le glissement sur le sable. Au retour, elles participent à l’échouage du bateau, au vidage de la cargaison et au transport des paniers de poissons.
Ce travail, discret mais constant, conditionne la réussite des sorties en mer et illustre l’étroite complémentarité entre activités masculines et féminines au sein des familles de pêcheurs.
Vente du poisson et économie de subsistance
Les femmes assurent également un rôle central dans la commercialisation du poisson. Une fois la pêche débarquée, elles partent à pied dans les villages environnants pour vendre les produits de la mer. Cette vente directe constitue une source essentielle de revenus pour les ménages et permet de maintenir un lien économique étroit entre le littoral et l’arrière-pays.
Cette activité commerciale confère aux femmes une fonction clé dans la gestion quotidienne des ressources et dans l’équilibre financier des foyers, notamment en période de faibles prises ou de conditions météorologiques défavorables.
Les verrotières : un métier féminin du littoral
Sur les plages sableuses, un autre métier essentiellement féminin se développe : celui de verrotière, spécialisée dans la capture des vers marins (arénicoles), appâts indispensables à la pêche à la corde. À marée basse, les petits tortillons de sable signalant la présence des vers sont repérés. À l’aide d’un palot, longue pelle au fer court, le sable est fouillé pour extraire rapidement l’arénicole.
Une fois capturé, le ver est ébrodé, c’est-à-dire vidé, afin d’en assurer la conservation pendant plusieurs jours. Cette activité, peu visible mais indispensable, soutient directement la pêche côtière et illustre la spécialisation progressive des tâches au sein des communautés littorales
Un rôle central mais peu reconnu
Au XVIIIᵉ siècle, le travail des femmes dans les communautés maritimes reste largement invisible dans les documents officiels. Pourtant, leur participation à la pêche, à la préparation du matériel, à la vente du poisson et à l’approvisionnement en appâts fait d’elles des actrices essentielles de l’économie maritime locale.
Leur rôle dépasse la simple aide domestique : il s’inscrit dans un système de survie collective, fondé sur la complémentarité des tâches, la transmission des savoir-faire et une forte solidarité familiale. Sans cette contribution féminine, l’équilibre fragile des communautés maritimes du Calaisis ne pourrait être maintenu.
Sources :
- La pêche aux crevettes et le rôle des matelotes, Histopale – Wissant
- Le travail des femmes dans les communautés maritimes, traditions et pratiques littorales
