À peine les larmes du naufrage de l’hiver 1843 commençaient-elles à sécher que la mer du Nord est venue réclamer un nouveau tribut à la famille Agneray et à ses alliés. Le drame qui s’est noué au large de Waldam le 1er décembre 1845 est resté gravé dans les mémoires, tant par la jeunesse de son équipage que par la terrible dispersion des corps sur notre littoral.
Un départ dans la tempête et le miraculé resté à quai
L’histoire tragique du bateau de pêche numéro 24, ironiquement baptisé Les Deux Mères, commence un lundi, à trois heures du matin. Malgré des conditions météorologiques menaçantes, l’équipage décide de prendre la mer depuis Waldam.
À bord, sept marins, dont le destin est intimement lié par le sang et les alliances : trois frères de la famille Agneray, un de leurs cousins, le jeune Frédéric Bournisien, le sieur Leprêtre, et un septième homme. Ce matin-là, la prudence (ou un heureux hasard) pousse l’équipage à laisser le jeune mousse à terre en raison du mauvais temps. Cette décision lui sauvera la vie.
Peu de temps après avoir largué les amarres, un violent coup de vent de Nord-Ouest se lève. La mer se déchaîne. À huit heures du matin, le bateau est retrouvé fracassé sur la plage. L’équipage entier a été englouti.

La macabre quête le long de la Côte d’Opale
Le plus cruel dans le naufrage des Deux Mères ne fut pas seulement la perte de sept vies, mais l’insoutenable attente des familles. Au gré des courants hivernaux, la mer a rendu les corps un à un, les éparpillant sur des kilomètres de côtes, d’Oye-Plage jusqu’à Grande-Synthe.
S’ensuivit alors une funeste pérégrination pour les aînés de la famille, notamment Jean-Louis Agneray et son frère Noël, contraints de se déplacer de village en village pour identifier les dépouilles mutilées de leurs fils, gendres et neveux :
- Le 2 décembre sur la plage de Gravelines : Découverte du corps du plus jeune de l’équipage, Jean-Baptiste Leprêtre, à peine 15 ans (fils de feu Jean-Baptiste et de Rosalie Lenthieul). Il est reconnu par son beau-père, Pierre Antoine Agneray.
- Le 2 décembre au hameau des Huttes (Oye) : La mer rejette le corps de Louis Agneray, 20 ans. Fils de feu Pierre Antoine et Marie Louise Bruxelle, il laissait dans le deuil sa toute jeune épouse, Augustine Agneray.
- Le 7 décembre sur la plage de Grande-Synthe : C’est au tour de Jean Frédéric Bournisien, 25 ans, d’être retrouvé. Son identification fait de Marie Françoise Virginie Agneray une nouvelle veuve.
- Le 8 janvier 1846, plus d’un mois après le drame, à Oye : Le corps d’Antoine Alexandre Agneray, 25 ans, frère aîné de Louis, est enfin rendu par les flots. Il était l’époux de Marie Louise Agneray.
Les disparus et la lenteur de la justice
Malgré les recherches, la mer gardera certains de ses prisonniers. Ce fut le cas de Jean-Baptiste Agneray, 25 ans, jeune marin célibataire (fils de Pierre Edouard et Benoite Monique Agneray).
Tout comme lors du drame de 1843, l’absence de corps plongea la famille dans une impasse administrative. Il faudra attendre un an et demi, et un jugement rendu le 3 mai 1847, pour que son décès soit enfin officiellement retranscrit dans les registres d’état civil, refermant ainsi, sur le papier, le sombre chapitre des Deux Mères.
Un deuil familial absolu
En lisant les registres de ce drame, on prend conscience du poids de l’endogamie et de la fatalité maritime. En un seul naufrage, ce sont les familles Agneray, Bournisien, Lenthieul et Leprêtre qui se sont retrouvées en deuil. Des épouses, souvent issues elles-mêmes de ces mêmes familles alliées, ont basculé dans le veuvage le même matin.
Le fracas du bateau Les Deux Mères résonne encore aujourd’hui comme l’un des symboles les plus poignants du lourd tribut payé par nos ancêtres pour arracher leur survie à la mer.
