Une activité ancienne fragilisée au tournant du siècle
Au début du XXᵉ siècle, la pêche traditionnelle sur le littoral du Calaisis est déjà fragilisée par des évolutions engagées depuis la fin du XIXᵉ siècle. Les petites unités de pêche, souvent familiales, peinent à faire face à la concurrence, à la mécanisation progressive et à la transformation des circuits de commercialisation.
La mer demeure un espace de travail central, mais la pêche côtière artisanale ne suffit plus à assurer des revenus réguliers et stables pour l’ensemble des familles qui en dépendent.
Modernisation, mécanisation et nouvelles contraintes

L’évolution des techniques de pêche et la modernisation des flottilles favorisent les unités mieux équipées et disposant de capitaux plus importants. Les petites embarcations traditionnelles deviennent moins compétitives face aux navires motorisés et aux pratiques plus intensives.
Parallèlement, l’encadrement administratif se renforce : réglementation des zones de pêche, contrôle des captures, normes sanitaires et organisation des marchés.
Ces contraintes, nécessaires à la gestion des ressources, pèsent davantage sur les pêcheurs modestes, accélérant l’abandon progressif de l’activité.
Un monde maritime confronté aux crises du siècle
Les crises économiques du XXᵉ siècle, les guerres mondiales et les périodes d’instabilité accentuent encore le recul de la pêche traditionnelle. Les destructions, les réquisitions et les perturbations des échanges désorganisent durablement les activités maritimes.
Dans le Calaisis, de nombreuses familles de pêcheurs voient leurs moyens de subsistance disparaître ou se réduire fortement. La transmission du métier, autrefois quasi automatique, devient incertaine. Les jeunes générations hésitent à reprendre une activité jugée trop risquée et insuffisamment rémunératrice.

Le port comme alternative professionnelle
Le développement et la modernisation du port offrent de nouvelles possibilités d’emploi. À Calais, les activités portuaires — manutention, services, transports, entretien des infrastructures — attirent une partie des anciens pêcheurs et marins.
Ces emplois, souvent salariés, offrent une relative stabilité, mais impliquent une rupture avec l’indépendance traditionnelle du pêcheur. Le travail devient plus encadré, soumis à des horaires fixes et à une hiérarchie nouvelle.
Reconversions vers l’industrie et les services
Au-delà du port, la diversification économique du XXᵉ siècle ouvre d’autres voies de reconversion. Certains descendants de pêcheurs s’orientent vers l’industrie locale, les chantiers, les chemins de fer ou les services urbains. Le développement du tourisme littoral crée également de nouveaux emplois, liés à l’accueil, à l’hôtellerie et aux activités balnéaires.
L’une des premières formes de reconversion se tourne vers les métiers de l’administration et de la sécurité. Pour le fils de pêcheur, devenir gendarme ou douanier représente une ascension sociale et, surtout, une sécurité de l’emploi inédite.
La Gendarmerie : Elle offre un logement de fonction et une retraite garantie, contrastant avec l’aléa permanent des revenus de la pêche. Ces métiers marquent l’entrée dans un monde de hiérarchie et d’horaires fixes, brisant l’indépendance traditionnelle des « gens de mer
La Douane : Très présente sur la côte, elle recrute naturellement parmi ceux qui connaissent parfaitement les rivages et les courants du Pas-de-Calais.
Parallèlement, la modernisation du port de Calais et le développement des infrastructures de transport créent un appel d’air pour la main-d’œuvre maritime.
Les Chemins de fer : La Compagnie du Nord, puis la SNCF, deviennent des employeurs majeurs. On retrouve d’anciens marins reconvertis comme agents de gare ou ouvriers d’entretien, attirés par les avantages sociaux du statut de cheminot.
Le Port et l’Usine : La force physique et l’agilité acquises sur les ponts des bateaux sont réemployées sur les quais. Les anciens matelots deviennent grutiers ou conducteurs d’engins, participant à la manutention des marchandises qui transitent désormais par de grands navires motorisés.
L’industrie locale : Les usines textiles et mécaniques du Calaisis absorbent également une part croissante de cette population, transformant le marin en ouvrier d’usine.
Une rupture dans la transmission des métiers
Le recul de la pêche traditionnelle entraîne une rupture dans la transmission intergénérationnelle des savoir-faire. Les gestes, les techniques et les usages liés à la pêche, longtemps transmis de père en fils, tendent à disparaître ou à se transformer.
Cette évolution s’accompagne parfois d’un sentiment de perte, mais aussi d’une volonté d’adaptation. Les familles privilégient désormais des trajectoires professionnelles jugées plus sûres, même si elles s’éloignent du monde maritime.
L’exode littoral : Migrations et éclatement des familles
L’abandon de la pêche s’accompagne souvent d’une mobilité géographique. Ne dépendant plus de l’accès direct à la mer, les familles s’éloignent du rivage.
- Migrations urbaines : On observe des déplacements vers les centres industriels de l’intérieur du département (Saint-Omer, Arras) ou vers la région lilloise.
- Mobilité nationale : Les carrières dans la gendarmerie ou les douanes entraînent des mutations aux quatre coins de la France, provoquant un éclatement des lignées qui étaient restées soudées sur le littoral pendant des siècles. Cette migration marque la fin d’une identité purement locale et l’intégration des descendants de marins dans le tissu national global.
Mémoire maritime et identités recomposées
Malgré ces transformations, la mémoire de la pêche et du travail maritime reste fortement présente dans les familles du littoral. Les récits, les photographies, les objets et les traditions entretiennent le souvenir d’un mode de vie disparu ou en voie de disparition.
Cette mémoire contribue à façonner une identité locale recomposée, où la mer demeure un repère culturel et symbolique, même lorsque l’activité professionnelle s’en est éloignée.
Conclusion
Le recul de la pêche traditionnelle au XXᵉ siècle constitue l’un des bouleversements majeurs du littoral du Calaisis. Confrontées aux mutations économiques, techniques et sociales, les populations maritimes doivent se reconvertir et adapter leurs trajectoires professionnelles.
Ces transformations marquent la fin progressive d’un modèle ancien, fondé sur la pêche artisanale et la transmission familiale des métiers, et ouvrent la voie à un littoral plus diversifié, mais aussi plus dépendant des évolutions économiques générales.
